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< 1856 - Octobre - 1ère Année - N°01 >
 

 


El-Hadj Moussa, ou l'Homme à l'Ane et L'Emir Abd-El-Kader, en 1835

A. Berbrugger


Les documents européens abondent sur la guerre que nous soutenons ici depuis 1830, mais les matériaux arabes sont d'une rareté extrême. Aussi, tandis que nous apercevons très clairement tout ce qui s'est passé dans le camp français, nous n'entrevoyons que d'une manière fort confuse ce qui se faisait dans ces temps de lutte sous les tentes arabes. Le récit ne peut cependant être complet et prendre ses véritables couleurs que lorsque ce double aspect sera bien connu. La lacune signalée est surtout regrettable, quand il s'agit d'événements qui se sont passés entre indigènes et dont nos relations, officielles ou autres, ne parlent qu'en termes fort laconiques. Ainsi, par exemple, lorsqu'en 1835, Abd-el-Kader voulut profiter de la paix qu'il venait de conclure avec la France pour étendre son autorité vers l'Est, il trouva dans la province d'Alger un concurrent, El-Hadj-Moussa, qui ne fut pas bien redoutable, il est vrai, mais qu'il importe cependant de connaître à cause du contact qu'il a eu momentanément avec cet homme célèbre et surtout à cause de sa fin tragique à l'assaut de Zaatcha.

Eh bien, ce rival de l'Emir, ce martyr de la guerre sainte n'a obtenu que quelques lignes dans les Annales algériennes, cet ouvrage si remarquable du commandant Pellissier (v. p.450 du tome 1er de la 2° édition), et d'autres auteurs moins consciencieux ou moins bien informés l'ont même entièrement passé sous silence. Il y a donc là évidemment un oubli de l'histoire contemporaine à réparer.

En octobre 1855, me trouvant à Dellis chez El-Hadj-Kara, alors mufti de cette ville, où il est mort depuis quelques mois, la conversation vint à tomber sur Bou-Hamar ou l'Homme à l'Ane (El-Hadj-Moussa). Hadj-Kara l'avait connu très particulièrement et me raconta tout au long les vicissitudes de sa vie très agitée; il eut même la complaisance de les mettre par écrit. C'est son récit, traduit par M. Gorguos, que je place aujourd'hui sous les yeux du lecteur, en y ajoutant quelques notes indispensables pour l'intelligence du texte. Outre que la biographie d'El-Hadj-Moussa éclaircit un point de notre histoire locale, elle offre des détails de moeurs indigènes d'un assez grand intérêt. On y voit comment surgissent et se développent ces fanatiques qui agitent périodiquement le pays, gens mi-partis de Guzman d'Alfarache et de Brutus, et chez lesquels l'imposture et la conviction sont quelquefois mêlées en doses si égales qu'on ne sait trop quel nom leur donner. L'incurable crédulité de leurs dupes y apparaît dans cette étrange naïveté qu'aucun échec ne peut décourager longtemps, qu'aucune déception ne peut désabuser jamais.

Ce n'est pas là seulement une étude historique intéressante: c'est un enseignement politique qui n'est pas sans utilité. Pendant cinq siècles de domination, les Romains ont vu périodiquement apparaître des agitateurs de cette espèce; nous ne pouvons pas raisonnablement espérer d'en être tout à fait quittes après le court espace d'un quart de siècle. Tout ce qui tend à les faire bien connaître, à manifester leurs mobiles, à découvrir leur véritables points d'appui sur les populations, à révéler leurs procédés de mise en scène est donc utile à publier.

Après ce préambule, je laisserai El-Hadj-Kara raconter la biographie d'un homme qu'il a connu très particulièrement et sous les drapeaux duquel il avait même un peu combattu, comme on le verra plus loin.

Il faut faire observer qu'El-Hadj-Kara, parent par alliance de Moustafa, dit Bou-Mezrag, bey de Titeri avant 1830, a joué un rôle dans la plupart des événements de cette province, avant la prise de possession définitive de Médéa par les Français. C'était, en un mot, un personnage politique fort à même d'être bien informé, et de plus un homme instruit et même assez éclairé pour un musulman.

A. Berbrugger.


El-Hadj-Moussa-ben-Ali-ben-el-Hossaïn de la secte des Derkaoua(1) était égyptien, dit Hadj-Kara. Venu en Algérie, il s'établit d'abord à Laghouat. Il est mort à la prise de Zaatcha.

En l'année 1247 de l'hégire (1831-1832 de J.-C.) , il vint de Laghouat à Médéa et descendit chez moi. Il amenait avec lui des disciples qu'il avait revêtus du bernous rapiécé(2). C'étaient deux habitants de Laghouat nommés, l'un Bou-Hala - qui prétendait descendre d'El-Abbas - l'autre Abd-er-Rahman-ben-Ali. Moussa se rendait avec eux en visite religieuse auprès du cheikh El-Arbi ben Atïa ben es-Sid ben Abd-Allah, dans le Ouanseris, ils apportaient leur offrande sur un âne, des dattes et un bernous djeridi(3). Moussa ne connaissait pas encore El-Arbi-ben-Atïa personnellement, mais il avait entendu parler de lui à Tripoli par son cheikh ou professeur, Sidi Mohammed el-Medani, lequel disait avoir été son condisciple alors qu'ils suivaient tous deux la secte du grand cheikh Sidi-el-Arbi-ben-Ahmed-ed-Derkaoui, dans la montagne de Derka, auprès de Fez(4). Ce grand cheikh leur avait affirmé (à Ben Atïa et à El-Medani) qu'ils seraient ses successeurs et ses vicaires. La connaissance de ce fait avait déterminé El-Hadj-Moussa à aller visiter le cheikh Ben-Atïa jusque dans le Ouanseris, car il le considérait comme un de ses confrères en religion.

Au retour de ce voyage, il descendit chez moi, à Médéa, avec ses deux disciples. La nuit venue, il me confia que ceux-ci lui semblaient vouloir renoncer à sa rose(5) pour adopter celle de Ben-Atia.

J'essayai de le rassurer en lui disant que le mal ne se devait jamais supposer et qu'il fallait attendre qu'il apparût avec évidence. Mais ses craintes étaient bien fondées: et, à leur arrivée à Laghouat, la défection de ses deux acolytes devint manifeste et amena une brouille entr'eux. El-Hadj-Moussa, qui avait ce procédé sur le tueur, épancha son chagrin dans une épître de quatre-vingts pages, adressée au cheikh Ben-Atïa, et où il blâmait amèrement ces esprits légers qui adoptent la discipline d'un cheikh, puis, l'initiation à peine reçue, l'abandonnent pour un autre.

Le cheikh Ben-Atïa répondit par une missive de cent-vingt pages dans laquelle il développait amplement cette pensée: "Un disciple peut s'attacher non seulement à un cheikh, mais à soixante-dix, si bon lui semble et s'il y trouve un bénéfice moral."

Moussa répliqua à ce factum par un autre dont je ne puis préciser l'étendue et qu'il fit écrire par un de ses partisans nommé Ben-el-Hadj, car lui-même ne pouvait tenir une plume. Lorsque je le vis pour la première fois, il savait à peine une dizaine de chapitres détachés du Coran, ce qui ne l'empêchait pas d'être un homme suffisamment instruit sur les matières autres que le droit de Sidi-Khelil et la grammaire syntaxique.

Je n'ai pas appris que leur controverse ait eu d'autres suites.

A partir de cette époque, Moussa se fixa à Laghouat, d'où il venait de temps à autre nous visiter à Médéa, voyage qu'il accomplissait en quatre ou cinq jours et monté sur son âne, d'où lui est venu le surnom de Bou-Hamar par lequel il fut connu dans la suite. Ses compagnons de route ont été souvent témoins des faveurs que Dieu lui accordait à l'endroit du boire et du manger. Ainsi, un jour que la violence de la chaleur allait le faire périr de soif avec ceux qui le suivaient, Moussa se dirigea, d'inspiration, vers un endroit où l'on n'avait jamais vu d'eau jusqu'alors; et, à la stupéfaction générale, il s'en trouva une magnifique nappe où chacun put réjouir ses yeux et étancher sa soif.

Dans les lieux arides et déserts qui s'étendent entre Laghouat et Bogar, jamais le taam (couscoussou) ne manquait de leur arriver à point; et, marque évidente de la protection céleste, la portion d'une seule personne suffisait toujours à les rassasier tous.

Ce sont-là des faits tellement avérés que le doute est forcé de s'en tenir à une très grande distance.

Mais El-Hadj-Moussa méritait bien ces faveurs, car c'était un homme vraiment supérieur, instruit en quelques matières et dont toutes les actions étaient louables.

Le premier signe des bénédictions divines qui s'attachèrent à sa personne éclata à Laghouat en 1247 (1831-32), lorsque Ben-Chohra, cheikh des El-Arba, tenta de s'emparer de cette ville. El-Hadj-Moussa sortit contre lui à la tête de dix hommes! Le chef arabe leur prit leurs chevaux, il est vrai; mais Moussa, rentré dans Laghouat, dit au cheikh de l'oasis: "Va combattre l'ennemi demain: tu lui tueras onze guerriers et le mettras en déroute." Et la chose s'accomplit de point en point. Quant aux chevaux pris à la petite troupe de Moussa, ils furent rendus le jour suivant par l'intervention du cheikh Ben-Salem, et Ben-Chohra, pour être agréable au saint homme qui les avait perdus, y ajouta une brebis et fit la paix avec Laghouat.

Quant à l'origine de Moussa, voici ce qu'il m'a raconté lui-même à Médéa: il était né en ةgypte, d'un père nommé Ali, qu'il perdit, ainsi que sa mère, alors qu'il était encore en bas âge. Il fut élevé par son grand-père, El-Hossaïn-el-Djoundi-el-Razzi, qui l'enrôla ensuite dans les troupes de Méhemet-Ali. Moussa faisait partie de celles qui assiégèrent, pendant deux années, le pacha des Arnautes(6). A la suite de ces événements, il revint au Caire d'où il se sauva à tripoli.

A cette époque difficile de sa vie aventureuse, il lui arriva souvent, n'ayant rien à manger, de tromper la faim par la fumée du tabac. Sa destinée le conduisit un jour à la Zaouïa du cheikh tripolitain, Mohammed-el-Medani, dont, il a été question plus haut; il se disposait à sortir, après quelques instants passés dans le lieu de réception du saint homme, lorsque les disciples de celui-ci prétendirent qu'il manquait une paire de souliers à la porte, et que l'étranger devait les avoir volés; mais le pauvre Moussa, qui était alors dans la plus profonde misère, et qui d'ailleurs n'avait pas encore bougé de place, prouva sans peine, en montrant ses pieds nus et ses hardes incapables de cracher même son corps, qu'il n'avait pas plus de chaussure aux autres que de chaussure à lui-même. Le cheikh El-Medani, qui survint sur ces entrefaites et à qui on rendit compte de l'affaire, dit en riant, après avoir bien envisagé Moussa: "Celui-ci est un voleur d'hommes et non de souliers."

El-Hadj-Moussa resta un mois chez ce cheikh, qui lui ordonna ensuite d'aller parcourir l'Occident en missionnaire.

Moussa lui obéit aussitôt et se rendit, tête et pieds nus, dans la partie méridionale du Maroc, en 1243 (1827-28). Deux ans après, il arrivait à Mascara où se trouvait le bey de l'Ouest, Hassan. Arrêté comme espion des Français, il comparut, après trois jours passés en prison, devant le bey avec qui il s'expliqua en langue turque. Relâché à la suite de cette conversation, il passa encore vingt jours dans cette ville, logeant au café maure en compagnie de soldats turcs.

Enfin, il alla à Laghouat où il s'attacha à la mosquée des Ahlaf, une des deux tribus de cette oasis; il y remplit l'office de moueddin, appelant aux cinq prières, avec les modulations vocales usitées dans l'Orient. Ce chant étranger plut beaucoup aux gens du pays qui lui apportaient sa nourriture dans la mosquée où il habitait, sur une des nattes du temple. Il reçut alors une lettre du cheikh El-Medani qui lui ordonna d'entreprendre les fonctions d'Initiateur.

C'était l'époque de l'entrée des Français à Alger. El-Hadj-Moussa, enflammé d'un zèle ardent pour l'islamisme, sollicita la population de Laghouat à s'enrôler sous la bannière des Derkaoua, en répétant cent fois chacune des trois formules sacramentelles de la secte et en les faisant suivre des cinq prières légales.

Le cheikh Ahmed-ben-Salem lui dit alors: "Nous sommes de la confrérie de Tedjini, le marabout vénéré d'Ain-Madi; mon père, m'a nommé de son nom, et Tedjini lui-même m'a fait, à ma naissance, avaler des dattes mâchées par lui, comme faisait le Prophète aux enfants de Médine. N'espère donc pas que nous rompions avec Tedjini; cependant, nous te traiterons avec bienveillance et n'empêcherons même pas ceux à qui il plaira de sortir de la voie de notre marabout pour suivre la tienne."

Moussa dut se contenter de cette réponse et il ne gagna à sa secte que Bou-Hala, Ben-el-Hadj, Abd-er-Rahman et un autre pauvre diable nommé Mohammed dont il épousa la fille. Ils priaient tous ensemble, mangeaient de compagnie, quand on leur faisait l'aumône; et, si l'aumône venait à manquer, s'endormaient le soir, l'estomac vide, sur les nattes de la mosquée. Car c'était une année de disette.

Moussa m'a raconté, à ce sujet, que, quand le repas quotidien avait fait défaut, i1 faisait néanmoins allumer le feu de ménage, comme à l'ordinaire, afin, disait-il, que les voisins voyant la fumée, s'imaginassent que nous soupions et n'eussent pas à souffrir de la pensée de nos privations.

Cette même année, Moussa alla chez les Mozabites: en entrant dans Gardaïa, il portait sur ses épaules un morceau de carcasse de bête de somme dont il avait rencontré la charogne sur la route, et il allait criant par les rues les louanges de Dieu. Les habitants, indignés de cette action insultante, se bernèrent pourtant à lancer après ses trousses les enfants de la ville qui le chassèrent à coups de pierres.

Rentré à Laghouat, il fit si bien qu'il s'aliéna aussi l'esprit des gens de cette oasis.

En 1249 (1833-35), il se rencontra à Blida avec El-Hadj-el-Serir-ben-Sid-'Ali-ben-Embarak, avec El Berkani et Ben-Sidi-el-Kebir-ben-Youcef qui l'engagèrent à soulever les Arabes du Sahara, afin de grossir les rangs de ceux qui combattaient pour la guerre sainte. Le sultan Abd-el-Kader, alors fort occupé d'établir son autorité du côté de Tlemcen, n'avait pas encore songé aux régions de l'Est.

Moussa me fit part des propositions qu'on lui avait faites; j'essayai de le détourner de cette voie dangereuse, en lui faisant envisager l'extrême puissance des Français. Tout fut inutile: au commencement du printemps, il vint avec les contingents du Sahara, les populations des Ksour, les tribus du Tel central auxquelles se joignirent celles qui entourent Médéa. Tous prirent d'une voix unanime l'engagement de s'emparer d'Alger.

Moussa vint camper près de Médéa dans un endroit appelé Bsal (?). J'allai à sa rencontre avec les Oulémas de la ville pour l'engager à ne point passer outre, lui objectant que la multitude qu'il tramait après lui allait manger toute la contrée. A cela, il. répondit en nous proposant de nous joindre à lui, ce que nous refusâmes. Il n'y eut pas moyen de s'entendre.

Médéa n'avait pas même alors une porte solide et ne possédait qu'un vieux canon tout usé. Cependant, quand nous retournâmes en ville et que nous annonçâmes aux coulouglis et aux citadins que Moussa voulait entrer de vive fore, on fit une sortie et on se battit dans les jardins. Moussa parvint tout près de nos murailles; et le vieux canon que l'on tira alors, éclata du premier coup.

La population vit dans cet événement un miracle en faveur de Moussa, qui passa subitement pour le Mehdi, le Moula saa(7). L'alarme fut générale et on passa la nuit sur le rempart, n'ayant pas de porte capable d'arrêter l'ennemi.

Au point du jour, les Arabes entourèrent Médéa. Dans ce moment critique, je sortis de la ville avec un des adoul et je trouvai Moussa monté sur un cheval bai. Je m'emparai vivement, mais d'un air amical, d'un chapelet qu'il tenait à la main, et je lui dis: "Je tiens un gage de paix entre toi et notre population: hier, tu as perdu huit hommes; de notre côté, nous avons eu sept victimes. La paix vaut mieux que tout cela."

Bref, il consentit à un arrangement et entra dans l'oratoire extérieur (moussalla) pour vendre et acheter, lui et tout son monde; et il ne se fit aucun mal, de part ni d'autre.

Il envoya alors deux hommes à Miliana, à Hadj-es-Ser'ir pour annoncer son arrivée et lui donner rendez-vous à Blida. Ces envoyés furent dix jours sans reparaître, ce qui décida Moussa à pousser en avant. Il passa dans les jardins de Médéa la nuit qui devait précéder son départ et je l'y visitai avec seize oulémas; nous lui promîmes d'aller le rejoindre à Blida.

Mais voici que sur ces entrefaites arrivent ses messagers qui lui apprennent qu'Abd-el-Kader venait de faire la paix avec les Français, et qu'à la tête d'un camp très nombreux, il était dans la province, exigeant partout la reconnaissance de son autorité et que Hadj-es-Ser'ir était nommé son khalifa de l'Est.

Cette nouvelle changea les plans de Moussa qui se dirigea alors vers la montagne de Ouamri. Il était, du reste, en proie à l'irrésolution la plus complète: tantôt voulant combattre ce rival qui surgissait à l'improviste, tantôt se décidant à abandonner la partie.

L'Emir vint de son côté camper au pied de la montagne de Ouamri, à Amoura, en face de son ennemi. Il franchit le Chelif dans la matinée du lendemain; et les deux partis commencèrent la lutte dans l'après-midi. Mais Abd-el-Kader avait du canon, et le bruit de cette artillerie épouvanta les contingents de Moussa qui furent facilement mis en déroute. L'Emir lui tua 280 hommes, lui fit à peu près autant de prisonniers et enleva beaucoup de femmes. Quant à Moussa, il se sauva dans le Désert, pendant qui l'Emir envoyait son harem à Miliana, ainsi que son fils Mohammed(8).

Pour moi, j'avais été dépouillé sur le champ de bataille; cependant, à la faveur de la nuit, je pus échapper aux gens de l'Emir et gagner Cherchel, d'où je vins ensuite à Alger.

Abd-el-Kader, à ce que j'ai su depuis, alla à Médéa où il resta vingt jours. Il y nomma bey et son khalifa, El-Berkani; fit arrêter Bou-Chareb et Ben Ramoul et les envoya en prison à Mascara comme auteurs des troubles qui avaient agité Médéa. En effet, ces deux personnages avaient amené de Fez un certain El-Hadj-Moati et l'avaient installé gouverneur de Médéa; il y était resté à ce titre environ deux ans; mais, fatigués de ce gouverneur, les habitants avaient invoqué le secours d'Ahmed, bey de Constantine, qui l'avait chassé: C'étaient ces deux individus qui avaient fait venir Moussa(9):

Quant à ce dernier, il se tint depuis sa défaite aux environs de Laghouat. Il était en grande vénération parmi les populations du Désert, à cause de la rigueur avec laquelle il se conformait à la tradition religieuse (sonna). On se disputait dans la contrée, comme relique, les chachïas qu'il avait cessé de porter, et il s'en est vendu jusqu'à cent douros (500 fr.) pièce.

Ses amis parvinrent à lui faire rendre sa femme et son fils qui étaient prisonniers à Miliana, depuis le combat d'Amoura. Il s'était d'ailleurs remarié et menait un train considérable au Ksar de Msad où il s'était fait construire une maison que le général de Ladmirault fit détruire dans une des expéditions du Sud.

Il a aussi habité Berrïan(10), près du Mzab, et y a bâti une mosquée. Lorsque Bouzïan se souleva à Zaatcha, Moussa eut une apparition du Prophète qui lui ordonna de prendre les armes; il alla donc se mêler à la lutte contre les Français, au moment où elle était le plus ardente. Il put pénétrer dans la place et combattre pendant les vingt derniers jours de ce siège sanglant.

Au moment de l'assaut final, il partagea le sort de Bouzïan et mourut à ses côtés. Il avait alors 53 ans, et il s'en était écoulé vingt depuis sa première apparition à Laghouat.

Dieu nous dirige par les voies qui lui conviennent!

Gorguos.


(1) Les Derkaoua composent une secte ou, pour mieux dire, un parti religieux, dont le chef se tenait à Derka, petite ville auprès de Fez, dans le Maroc. Comme ils rejetaient toute autorité temporelle qui ne faisait pas servir sa puissance à la propagation de l'Islam, ils ont toujours eu des occasions de protester contre le pouvoir établi; et, ils en ont si bien et si souvent usé, que leur nom est devenu ici synonyme de rebelle. - M. le colonel de Neveu en parle avec détail dans son excellent ouvrage des Khouan, page 147, etc.

(2) Un vêtement déguenillé était l'uniforme obligé des Derkaoua et marquait leur détachement des choses de ce monde.

(3) On donne ce nom aux bernous blancs provenant du Djerid (Sahara tunisien) ou d'une fabrication analogue à celle de cette contrée.

(4) M. le colonel de Neveu dans l'ouvrage déjà cité, parle de ce cheikh suprême de Derkaoua, qu'il indique comme ayant succédé à Moula-Idris dans la direction générale de cette dangereuse confrérie.

(5) Recevoir la Rose, dans les confréries religieuses musulmanes, c'est entrer dans l'ordre institué par tel ou tel marabout. Comme en arabe Rose se dit Oueurd, M. le colonel de Neveu est disposé à croire que ce dernier mot vient du latin ordo. Je crois plutôt que c'est un emprunt fait au vocabulaire du soufisme, cette secte mystique où toutes les expression sont détournées de leur sens propre.

(6) Nous supprimons ici quelques lignes où des événements de l'histoire contemporaine d'Egypte sont évidemment altérés la mémoire d'Hadj-Kara n'ayant pas conservé avec exactitude des faits complètement étrangers à son pays.

Quant au mot Arnautes, c'est l'expression par laquelle les Turcs désignent les Albanais.

(7) Espèces de Messies musulmans qui sont toujours attendus et dont chaque agitateur s'efforce de se donner les apparences, telles qu'elles sont indiquées dans les traditions. (Voir: Richard, Insurrection. du Dahara.)

(8) Cette affaire eut lieu en avril 1835.

(9) A propos de ces gouverneurs, l'autorité française avait fait quelques représentations aux gens de Médéa. Ceux-ci répondirent par une lettre du 14 janvier 1832 que les chrétiens ne pouvant les administrer, ils cherchaient à s'en acquitter eux-mêmes; et que, depuis qu'ils ont choisi pour chef le cheikh Si Mohamed, leur ville jouit de la plus parfaite tranquillité.

(10) Le texte arabe donne ce mot, mais il doit y avoir une erreur, car El-Hadj-Moussa n'aurait pas été admis dans une ville des Mozabites, après son aventure de Gardaïa.

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ملخص عربيّ: الحاج موسى بوحمارة والأمير عبد القادر
يتحدت المؤلف عن مسيرة الحاج موسى بوحمارة, منافس الأمير عبد القادر.
يستلهم المؤلف معلوماته كثيرا من شهادات مفتي جزائري من منطقة دلس وهو الحاج قارة؛ هذه الشهادات تمت ترجمتها من قبل جورجس.
ولا يضجر المؤلف -في مقالاته- عن القيام بتماثلات مع الرومان ويصرح في هذا المقال: "هذه ليست عبارة عن دراسة تاريخية شيقة فقط: هي عبارة عن درس سياسي لا يخلو من الأهمية. إذ أنه خلال خمس قرون من السيطرة، شهد الرومان دوريا ظهور فوضويين على هذه الشاكلة؛ لا يمكننا منطقيا أن نأمل أن نكون في مأمن تام بعد فترة وجيزة من ربع قرن. كل ما يمكن أن يؤدي إلى معرفة وإجلاء دوافعهم، واكتشاف نقاط ارتكازهم الفعلية لدى السكان، وكشف وسائلهم الإعدادية هو إذن جدير بالنشر."
في هذا المقال، يتم الحديث أيضا عن الطرق الصوفية، وبالخصوص طريقة الدرقاوة، التي لعبت دورا بارزا في تاريخ المغرب.

Compendium en Français
L'auteur traite de la carrière d'un concurrent de l'Emir AEK: Hadj Moussa Bou-Hmara, ou l'homme à l'Ane. L'auteur s'inspire largement des témoignages d'un muphti algérien de Dellis, Hadj Kara; témoignages traduits par un certain Gorguos. L'auteur ne se lasse guère -dans ses articles- de faire des parallélismes avec les Romains et déclare dans cet article: "Ce n'est pas là seulement une étude historique intéressante: c'est un enseignement politique qui n'est pas sans utilité. Pendant cinq siècles de domination, les Romains ont vu périodiquement apparaître des agitateurs de cette espèce; nous ne pouvons pas raisonnablement espérer d'en être tout à fait quittes après le court espace d'un quart de siècle. Tout ce qui tend à les faire bien connaître, à manifester leurs mobiles, à découvrir leur véritables points d'appui sur les populations, à révéler leurs procédés de mise en scène est donc utile à publier."
Dans cet article, il y est également question de confréries, dont notamment les Derkaoua, confrérie de grand rôle dans l'histoire du Maghreb.

Resumen en Castellano
El autor habla de la carrera de un rival del Emir Abdelkader: Hadj Moussa Bou-Hmara, à El Hombre al Asno. El autor se inspira ampliamente en los testimonios de un mufti argelino de Dellis, Hadj Kara; testimonios traducidos por un tal Gorguos. El autor no se cansa jamás -en sus artículos- de hacer paralelismos con los Romanos y declara en este artículo: "Eso no es solamente un estudio histórico interesante: es una enseñanza política que no es sin utilidad. Durante cinco siglos de dominación, los Romanos han visto periodicamente aparecer a agitadores de esta especie; no podemos razonablemente esperar estar totalmente en paz despues de un corto espacio de un cuarto de siglo. Todo lo que tiende a hacerles bien conocidos, a manifestar sus móviles, a descubrir sus verdaderos puntos de apoyo sobre las populaciones, a revelar sus procedimientos de llevar a la escena, es así útil para ser publicado."
En este artículo, es igualmente cuestión de cofradías, y sobre todo de los Derkaouas, hermandad que jugó un grán papél en la historia del Magreb.

English Summary
The author talks about the carreer of a rival of the Emir AbdelKader: Hadj Moussa Bou-Hmara, or The Man having a Donkey. The author was widely inspired by the testimonies of an Algerian mufti from Dellis, Hadj Kara; testimonies which were translated by a certain Gorguos. The author is never tired -in his articles- to make parallelism with the Romans and declares in this article: "This isn't here only an interesting historical study: this is a political learning which isn't useless. During five centuries of domination, Romans saw periodically the appearance of agitators of this type; reasonably, we can't hope to be totally in peace after the short space of time of a quarter of a century. All what it tends to make them better known, to show their motives, to discover their real points of support over the populations, to reveal their processes of build-up, is then useful to be published."
In this article, the question is also about islamical brotherhoods, and mainly the Derkaouas, a brotherhood who played a great role in the history of Magreb.